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On raconte beaucoup de choses sur le moteur de la Renault 5 Turbo. Nous avons préféré remonter à la source : un article technique publié en octobre 1980 par Georges Douin, alors directeur du Berex — le Bureau d’Études, de Recherche et d’Exploration de Renault. Chiffres de banc, essais ratés, arbitrages assumés : voici ce que ce document révèle, et ce que ça change quand on restaure ou qu’on prépare ces moteurs aujourd’hui.

160 chà 6 000 tr/min
1 396 cm³4 cylindres, 76 × 77
860 mbarde suralimentation
400 hde banc + 60 000 km
Format vidéoR5 Turbo : les secrets du développement du moteur

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GenèseUn moteur né d’une contrainte d’implantation

Agencement du moteur 1,4 L suralimente de la Renault 5 Turbo
Fig. 1 — Agencement du moteur 1,4 L suralimenté. Source : G. Douin, L’Ingénierie Automobile, oct. 1980.

Le projet part d’un objectif simple : une voiture capable de gagner en rallye, au championnat du monde. Le choix de la suralimentation ne relève pas de la mode. Il répond d’abord à une contrainte physique — loger un petit moteur et ses accessoires dans les volumes disponibles à l’arrière d’une Renault 5 était plus réaliste que d’y caser le volume incompressible d’un V6. Il permet ensuite d’exploiter les travaux préparatoires menés au banc par la Direction des Recherches et Développements, sur monocylindre comme sur quatre cylindres. Et il s’inscrit dans la logique Renault Sport de l’époque, cohérente avec le V6 2 litres du Mans et le V6 1,5 litre de Formule 1.

La base retenue est le moteur de la Renault 5 Alpine, lui-même dérivé du bloc fonte 5 paliers de la Renault 18. Avec 1 396 cm³ et le coefficient 1,4 appliqué à la suralimentation par le règlement sportif, la voiture se place tout juste sous la barre des 2 litres — une classe où le poids minimum de 810 kg autorise un rapport poids/puissance très favorable.

Deux étapes étaient prévues : une version client homologable en groupe 3 après mille exemplaires produits (plus de 200 km/h, 28 s 5 au kilomètre départ arrêté), puis une version compétition en groupe 4.

Fiche techniqueL’architecture, dans le détail

Architecture 4 cylindres, bloc fonte 5 paliers, position centrale
Cylindrée 1 396 cm³ — alésage × course 76 × 77 mm
Culasse Hémisphérique, arbre à cames latéral, chaîne simple
Alimentation Injection K-Jetronic Bosch, papillon en amont du compresseur
Suralimentation Garrett T3 — compresseur Trim 45 (A/R 0,42), turbine A/R 0,36 (Trim 69)
Échangeur Air-air, implanté en zone de pression (débordement d’aile arrière)
Taux de compression 7 : 1, pistons forgés
Distribution Dissymétrique — AOA 28° / RFA 52° / AOE 66° / RFE 14°
Soupapes 37,8 mm admission / 33,5 mm échappement
Pression de suralim. 860 mbar
Puissance 160 ch (118 kW) à 6 000 tr/min, établie dès 5 800
Couple 210 Nm (21,4 mkg) à 3 250 tr/min, établi dès 3 000

Le travail sur les pertes de charge a été soigné : rayons et formes des conduits retravaillés, diamètres de soupapes optimisés. L’échangeur air-air et l’entrée d’air sont placés dans une zone en pression du véhicule, au débordement de l’aile arrière — ce n’est pas un choix esthétique, c’est de l’aérodynamique appliquée au refroidissement. Même le silencieux a été retenu en fonction d’une contre-pression minimale en sortie de turbine, de l’ordre de 120 mbar à 6 000 tr/min.

Courbes de performances du moteur R5 Turbo au banc
Fig. 2 — Puissance, couple et pression de suralimentation relevés au banc. Source : G. Douin, L’Ingénierie Automobile, oct. 1980.

Mise au pointLe collecteur inox : 3 à 4 ch, pas davantage

Ce que dit le banc

Le passage du collecteur fonte d’origine au collecteur inox a été mesuré par le Berex : le gain est de 3 à 4 chevaux. Pas dix, pas vingt, pas quarante.

Ce chiffre ne dévalorise pas la pièce — le collecteur inox reste pertinent pour d’autres raisons, à commencer par la tenue en température et la durabilité. Mais il remet les promesses à leur place. Quand un vendeur annonce des gains à deux chiffres sur un simple collecteur, il n’a pas les mêmes données que l’ingénieur qui a développé le moteur.

FiabilitéTaux de compression : de 7,8 à 7, dans la douleur

Les premiers essais ont été menés avec un taux de 7,8. Résultat : des destructions de pistons.

Deux évolutions ont suivi, et il faut retenir les deux, parce qu’on ne cite généralement que la première. Le taux a d’abord été ramené à 7, plus sagement. Ensuite — et c’est au moins aussi déterminant — les pistons coulés ont laissé place à des pistons forgés, dont l’endurance s’est révélée sans commune mesure. On retrouve d’ailleurs trace, dans les archives du manufacturier de pistons, du développement conjoint des deux références dès mars 1979.

Le reste du travail de fiabilisation est à l’avenant :

  • pistons forgés en AS12UNG, arrosés par des giclées d’huile provenant des bielles ;
  • vilebrequin traité au niveau des manetons et des tourillons ;
  • culasse épaissie, issue d’un nouveau moule de fonderie, pour gagner en rigidité ;
  • guides de soupapes en laiton R311, sièges d’échappement en acier ;
  • soupape d’admission traitée comme une soupape d’échappement classique (bimétallique), soupape d’échappement à profil renforcé et tête Nimonic stellitée, jeux augmentés ;
  • carter d’huile à capacité augmentée, radiateur d’huile, pompe à huile à débit augmenté ;
  • carter de turbine en fonte Niresist.
Ce n’est pas un moteur de série avec un turbo greffé dessus. C’est un moteur repensé pièce par pièce pour encaisser la suralimentation.

EnduranceLe programme de validation : les vrais chiffres

Essai Conditions
100 heures Pleine charge à 6 000 tr/min, au banc
300 heures Pleine charge, balayage 2 500 – 6 000 tr/min, au banc
60 000 km Sur véhicule, circuit mixte route / autoroute / circuit

Georges Douin le dit sans détour : il est difficile de solliciter une voiture avec la même sévérité qu’un banc moteur. C’est l’endurance au banc qui a été la plus utile à la mise au point.

Le cœur du sujetTurbine et arbre à cames : trois essais, deux échecs

C’est le passage le plus instructif du document, parce qu’il montre une équipe d’ingénierie qui se trompe, accuse son fournisseur, puis revient sur son jugement. Avec un débit d’air maximal de 0,13 à 0,14 kg/s, le Garrett T3 était le bon calibre — Garrett recommandait une turbine A/R 0,36 associée à un compresseur Trim 40 ou 45.

Essai 1

AAC Alpine + turbine A/R 0,36 Rejeté

L’arbre à cames d’origine de la R5 Alpine a une loi très étalée, avec un croisement important favorable au remplissage à haut régime. Le contrat des 160 ch est rempli, températures et pressions confortables. Mais le couple, établi à 3 000 tr/min au banc, ne se ressent sur la voiture, en transitoire, qu’au-delà de 3 500 tr/min. Le moteur est contrasté : creux inacceptable en bas, brio exceptionnel en haut.

Essai 2

Même AAC + turbine A/R 0,24 Rejeté

Convaincu que le fournisseur est en cause, le Berex exige de Garrett une turbine prototype plus favorable aux faibles débits. L’agrément devient incomparable : la montée en pression à l’admission est avancée d’environ 700 tr/min. Mais la pression d’entrée turbine grimpe à haut régime, imposant plus de 100 mbar de suralimentation supplémentaire — les relevés de pression et de température deviennent rédhibitoires.

Essai 3 — solution retenue

Turbine A/R 0,36 + distribution dissymétrique Validé

Plutôt que de forcer sur la turbine, l’équipe change de levier : mieux remplir le moteur à bas régime par une distribution adaptée, avec l’effet induit attendu sur la vitesse de turbine. La turbine A/R 0,36 initialement préconisée par Garrett revient, associée à une distribution dissymétrique AOA 28° / RFA 52° / AOE 66° / RFE 14°.

Sur un moteur turbocompressé, on n’attend pas la même chose de l’admission et de l’échappement : la loi favorise le remplissage à bas régime tout en privilégiant une avance à l’ouverture d’échappement favorable à la turbine, et la réduction du croisement améliore la stabilité au ralenti. Bilan : 500 tr/min gagnés sur l’anticipation du couple, la perte en haut compensée par une suralimentation portée à 860 mbar.

Comparaison des arbres a cames et turbines essayes sur le moteur R5 Turbo
Fig. 4 — Les trois configurations comparées : ① AAC Alpine / T 0,36 · ② AAC Alpine / T 0,24 · ③ distribution dissymétrique / T 0,36 (retenue). Source : G. Douin, L’Ingénierie Automobile, oct. 1980.

Dans le champ du compresseur Trim 45, l’adaptation est bonne : on se situe dans les zones de meilleur rendement, entre 70 et 74 %. La courbe vient tangenter la zone de pompage vers 2 600 tr/min, sans que le phénomène n’ait jamais été observé — en usage réel, le moteur n’y fonctionne jamais en stabilisé. L’essai d’un Trim 40 n’a rien apporté.

RégulationLe papillon avant le compresseur : le pari du temps de réponse

C’est l’une des singularités les plus mal comprises de la R5 Turbo. Contrairement à l’architecture habituelle — papillon en aval du compresseur avec soupape de décharge entre les deux, comme sur une R21 Turbo — la 5 Turbo place son papillon en amont du compresseur.

Le mécanisme

Sur une partie de la courbe d’utilisation, la wastegate est fermée : la totalité des gaz d’échappement traverse la turbine. La pression amont compresseur, réglée par la position du papillon, passe par un minimum juste avant l’ouverture de la wastegate. Le rapport de compression passe alors par un maximum — d’où un échauffement maximal en sortie de compresseur, et surtout une vitesse de turbine maximale. C’est précisément l’effet recherché : en reprise ou après un changement de rapport, le turbo repart d’un régime volontairement élevé et le temps de réponse s’effondre. La valeur de régulation est atteinte un peu au-dessus de 4 500 tr/min, ce qui correspond au point d’inflexion de la courbe.

Deux remarques importantes. D’abord, une telle exploitation serait plus risquée sans échangeur, certains points d’utilisation devenant critiques en température. Ensuite, une régulation alternative existait — décrite dans la documentation américaine de l’époque — consistant à ne fermer la wastegate qu’après ouverture complète du papillon. Elle aurait apporté un gain de consommation, mais au prix d’un retard que le Berex n’a pas voulu accepter. Le temps de réponse a été priorisé, la consommation renvoyée à d’autres types de véhicules. C’est un arbitrage explicite, pas un oubli.

Et le turbo lui-même ? Mespiecesauto a refabriqué en exclusivité les corps chaud A/R 0.36 pour BG Turbo (réf. 465646-0003). Le carter A/R 0,24 dont il est question dans cet article est également disponible chez eux.

ThermiqueTempératures, richesse et sécurité

La régulation de richesse à pleine charge a été volontairement appauvrie à basse vitesse, pour élever les températures d’échappement favorables à la turbine, puis enrichie à haut régime pour les abaisser. Pour une température d’entrée moteur de 70 °C — soit une ambiance de l’ordre de 35 °C — l’entrée turbine atteint 950 °C. L’écart entre entrée et sortie de turbine s’établit entre 80 et 100 °C selon les régimes. Grâce à la faible dispersion permise par l’injection, la répartition entre cylindres est homogène.

La pression d’admission est régulée par une wastegate à clapet intégrée au carter de turbine, pilotée par un vérin lié à une membrane et travaillant sur la pression différentielle. Le système n’étant pas sécuritif par nature, trois protections ont été installées : un manomètre d’admission avec zone rouge, un voyant d’alerte de pression et une soupape de décharge dans le répartiteur d’air d’admission.

Sur la voiture, l’échangeur air-air se révèle très efficace, avec un écart de 50 °C à la vitesse maximale. Il nivelle la pointe de température en sortie de compresseur vers 155 km/h — vitesse à laquelle apparaît également une discontinuité dans la pression d’échappement, qui n’est autre que la signature de l’ouverture de la wastegate.

La suiteEt la version compétition ?

Le document se termine sur ce qui deviendra la suite de l’histoire. Renault Sport visait alors environ 250 ch à 7 000 tr/min et 297 Nm (30 mkg) à 4 000 tr/min. Les leviers identifiés : amélioration de la perméabilité, augmentation du remplissage par la distribution et la suralimentation, réduction du taux de compression, et surtout un échangeur double étage issu de la Formule 1 pour contenir les températures.

Nous sommes en 1980, et l’échangeur à double faisceau qui équipera les versions les plus abouties est déjà sur la table.

ConclusionCe qu’il faut en retenir

Rien, dans ce moteur, n’a été laissé au hasard — et rien n’a été trouvé du premier coup. Le taux de compression a été corrigé après casse, la turbine a été changée deux fois, l’arbre à cames redessiné parce que la solution évidente ne donnait pas l’agrément attendu. Le résultat est un ensemble cohérent où chaque choix en contraint un autre : le papillon en amont impose l’échangeur, la distribution dissymétrique permet de revenir à l’A/R 0,36, l’enrichissement à haut régime protège la turbine.

C’est aussi pour ça que remplacer une pièce par une pièce « équivalente » sur ces moteurs demande de savoir ce qu’on fait. Un arbre à cames, une turbine ou un piston ne sont pas des consommables interchangeables : ce sont les termes d’une équation que des ingénieurs ont mis deux ans à résoudre.

Tout est expliqué en vidéo

R5 Turbo : les secrets du développement du moteur par le Berex

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Benjamin Vietti - Mespiecesauto

L’auteur

Benjamin Vietti

Fondateur de Mespiecesauto. Spécialiste de la rétro-ingénierie de pièces pour autos anciennes et sportives
Ingénieur UTBM
Diplômé en Moteur à Combustion

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Source — G. Douin, « La Renault 5 Turbo », L’Ingénierie Automobile, octobre 1980. Données de banc moteur relevées par le Berex (Régie Renault).